Blog-frog:
Humeurs batraciennes et petites chroniques de la mare...
Ou comment appeler le fils de l'Ours et de la Grenouille?
Humeurs batraciennes et petites chroniques de la mare...
Ou comment appeler le fils de l'Ours et de la Grenouille?
Sur le fin bout de la langue, le nom que je cherche. Petit fantôme insaisissable, évanescent souvenir que je sais surgit de l'enfance.
Cette agacerie me guette chez Christophe. Elle me happe au détour des mots.
Leur flot m'est familier. Bercée par leur musique, j'en reconnais le rythme sans même les comprendre.
Ici je suis chez moi, dans la cuisine familiale devant le poste de radio: j'ai 15 ans.
Maman cuisine sans doute; j'y fais peut-être mes devoirs.
La voix résonne dans ma tête et me démange les méninges.
Elle dit les chanteurs, raconte les paillettes, rejoue les comédies.
Je revois la cuisine, la couleur des faìences, la forme de la table.
J'ai 15 ans à jamais.
Jean Christophe Averty - "Les cinglés du Music-Hall"
Décidement, je peine à l'écrire cet article. A quoi touche-t'il donc? L'inconscient fait écran et brouille mon clavier.
Il me faut le Piaf...
- "Bonjour ma Grenouille, en quoi puis-je t'aider?"
- "Le bonjour, bel oiseau.
Vois comme les mots m'échappent, peux-tu les rattraper?"
- "Tient, revoilà Décence, Pudeur et Confusion.
T'en manque-il d'autres?"
- "Un seul, toujours le même... Comprendre."
Sous la veste-jogging, le haut bleu pointillé d'un joli décolleté.
Du derrière des lunettes, je feins de ne pas voir les regards masculins.
Echec et fermeture éclair.
Je remonte le zip. Soupir. Trop chaud!
- "Etrange créature, quel mal y a-t'il?"
- "Observe, mon oiseau comme je m'empourpre."
- "Cela fait ressortir tes seins."
zzzzzzzzzzzzzzzzzzip!
- "Veux-tu me redescendre ça de suite!"
- "..... "
- "Pourquoi ce corsage, alors?"
- "Symbole d'une féminité revendiquée mais non assumée.
Avoir des seins, à la limite, n'est pas désagréable. Mais qu'on les voit!"
- "Offrir à la vue, masquer ce que l'on montre, montrer ce que l'on cache.
Quoi que tu fasses, les hommes devinent.
Tu tâtais autrefois du porte-jarretelles, t'en souviens-tu?"
- "Si je m'en souviens!
Jupe à ras des talons, ils soupçonnent la coquette."
- "Ton camouflage te libère, il exhale ta féminité.
Toi seule le sait et pourtant te transforme.
C'est celà que les hommes sentent: ton intime conviction."
- "Le Piaf, pourquoi est-ce si compliqué?"
- "Quoi, ma Grenouille?"
- "Le désir,
la pudeur,
la séduction."
Ma râpeuse laideur cherche la peau de pêche.
Talée par le soleil; pieds calleux aux sandales... Qui d'autre le sait que moi, l'Ours a les mains si rudes?
Le miroir est songeur dessus le lavabo. Je prépare ma mue.
Allonge les sourcils et raccourcis les ongles.
Les dents, brosse électrique.
La grande affaire des jambes et leur épilation. Retrouver le velours, la précaire douceur.
Les aisselles si nues, le rasoir déshabille.
L'eau lave ma journée et le grain du savon fait partir en lambeaux les restes de l'été.
Aux pieds, ponce et polit avec obstination.
Pour affiner la peau et la rendre à la soie, le lait ma mandarine, tendresse acidulée.
Aucun autre parfum. Un fruit après la douche, du visage aux orteils.
Et brosser les cheveux, longtemps...
Puis caresserai mon bras pour savoir la douceur.
Il y a de l'apaisement dans les tâches ménagères.
Plier lentement le linge à petits gestes précis.
Lisser les draps, regonfler les oreillers, puis coucher les doudous au lit de mon tétard.
Ronron de la machine, l'odeur de la lessive et le bruit du balai.
Les mains occupées mais la tête libre, je range ma maison, ordonne ma pensée, réunis sur le fil les chaussettes orphelines.
Vais et viens en tout sens et croise une chenille dans la salle-à-manger.
La bouilloire chante, le café se déverse. Tasse au poing, yeux au sol qui cherchent ma belle verte... et sourcils soupçonneux interrogeant le chat: "Tu ne l'as pas croquée tout de même?"
Puis reprends mon travail suspendu un instant dans la maison tranquille.
Préparer le nid pour leur retour.
Les gestes du quotidien.
Calme.
Un paquet de le FNAC m'a cueilli en plein blog.
- "Qui es-tu?"
- "Un réveil.
Tu voulais bien un réveil?"
Perplexe, j'ouvre le grand carton.
Et découvre... Mmmmmmm... Aperçois...
Voyons...
Qu'est-ce que je peux bien apercevoir? 'cré nom!
- "Serais-tu un cuit-tout-vapeur avec réveil intégré?" ai-je envie de lui murmurer, incrédule.
Je m'abstiens cependant, l'Ours guette.
Silence prudent. Mâle dépité. Et l'illumination!
Bon sang!
Il me l'a acheté!
Nous sommes ruiné et je n'ai qu'un jeans pour passer l'hiver.
Boîte renversée sur le lit. Je contemple l'Enorme.
Silence respectueux.
Choisir entre ma lampe et lui, mes piles de livres et lui, mon espace vital et lui, l'Ours déçu et pâlichon ... et lui.
Mais l'homme branche et installe.
Au coeur noir de la chambre s'éveille lentement le jour.
Les grenouilles commencent à chanter.
Je souris.
Mon ours est douloureux.
L'enfance lui monte à la gorge.
Les gens qu'il a laissé au pays de la vigne.
L'Alsace.
Gilbert est mort tantôt.
Mort du désamour d'avec sa moto. Séparation brutale. Fin.
Les souvenirs deviennent infiniment précieux.
Petites briques empilées formant tout cohérent, perdues hors la mémoire.
Mon Ours se rappelle.
Son oncle est mort.
J'ouvre le livre.
Mots simples.
Phrases courtes allant droit au plus fort.
Langue si belle, si puissamment évocatrice qu'elle m'aspire...
... Je plonge au froid mordant du haut plateau ou Panturle se tient.
Tout en force drue et folie; trop de solitude,
parler avec le vent,
et pas de femme.
Plus vieux de 110 pages au marché de Banon, mains en sang, paumes tournées vers le ciel. Sa joie d'ouvrir la terre et de manger le pain du blé qu'on a semé.
Le village qui se meurt.
La femme qui viendra; celle qui part la trouver.
Les plus belles mains du monde.
Arsule féconde et tendre réaccouche Aubignane et le rend à la vie.
Giono.
La moiteur du nid s'enroule autour de moi.
Je marche dans les rues calmes de 7h.
Il pleut.
La musique Nougaro danse sur le bitume et paillette le ciel.
Elle le rend tout sourire.
Sous ma cloche-parapluie, j'escargote dans les flaques, toit à moi, douillet abri.
Je grenouille sans me mouiller aux rus fluets des trottoires.
Aux vitres des cafés et des appartements, la chaude lumière.
Guilleret, ce "mauvais temps" moutonne le ciel des cuisines de gros nuages noirs et pressés.
Un passant va recourbé sous sa capuche, pauvre asile.
Toute à ma joie dans la maison de pluie,
Mon île, mon bateau, je vogue dans la nuit.
Mes hormones affolées se démènent.
Un cycle se termine et ma pendule interne, lente palpitation, bat le rappel de ses troupes.
Tendue, j'observe d'un oeil agacé un débordement mammaire peu compatible avec la surface de tissu dont je dispose.
Mon pas se ralentit. Je ne me penche plus. Gracieuse, plie les genoux car j'égarerais bien l'un et l'autre jumeau.
Le ventre, plus modeste, se gonfle et s'émeut.
Installé dans l'inconfort poisseux, il forge place neuve, se renoue au déluge qu'il sait régénérant.
Mes mains consolatrices le caresse et l'entoure. Leurs paumes mesurent mes seins.
Pour l'instant la fatigue ronge mon énergie.
Ma lune vampirise en un long goutte-à-goutte.
Demain je serai femme.
Rue Reckel, les dimanches, à l'heure de la vaisselle, quand Papa essuyait ce que Maman lavait.
La cuisine me paraissait grande alors.
Assise en bout de table et ravie de l'aubaine, j'entonnais à tue-tête les standards paternels.
Nous y mettions du coeur et le joyeux rituel déroulait ses classiques immuables.*
Papa chantais bien faux mais avec enthousiasme. Pas moyen d'éduquer son oreille paresseuse.
Il agrémentait parfois notre concert des versions expurgées de quelques croquignolesques chansons paillardes.
La saveur était grande d'approcher l'interdit.
Plus tard, le jeu devint de deviner le Mot sous l'innocente malice.
Je revois la lumière d'après midi sur la cuisine.
Sais le jardin sauvage autour de la maison: cerisiers accueillants, haies-cachettes et framboises.
La dentelles de rouille aux feuilles roses trémières.
Rideaux acidulés de mes toilettes au lavabo.
Et les papillons aux murs de ma chambre.
L'enfance qui m'enveloppe, le paradis perdu.
Le deuil impossible.
*"Mon pote le gitan", "Gare au gorille", "Les remparts de Séville", "Sarah", tant d'autres.
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